Altria (groupe Philip Morris) bientôt 35% du capital de Juul Labs

, , 1 Comment

Juul représenterait, selon certaines sources, plus de 70% du marché américain, que signifie l’entrée d’Altria dans le capital de la startup américaine pour le marché mondial ?

Les deux sociétés étaient déjà en pourparlers depuis de nombreux mois déjà, l’entrée dans le capital de Juul de la part d’Altria n’était qu’une histoire de temps. Ce mouvement de Big Tobacco vers le marché de la vape, avec de l’analyse est logique. La vape représente le marché de demain de la nicotine. Dans l’histoire du tabac, jamais on a eu un outil si puissant pour quitter la cigarette. Nous assistons à une réelle révolution des mœurs qui va dans le bon sens, vers plus de santé publique.

Big Tobacco et la réduction des risques tabagiques, des échanges inévitables

Juul est une marque qu’on peut qualifier de leader mondial de par sa diffusion et son poids financier (une valorisation de 16 milliards de dollars avant l’apport des capitaux d’Altria). Le fait que le numéro un mondial de la vape accepte Big Tobacco dans son capital est un message fort envoyé au reste de l’industrie de la vape : la professionnalisation, la rationalisation et la maturité du secteur sont en cours qu’on le veuille ou non. Comme l’a été Instagram, Whastapp (tous deux rachetés par Facebook), YouTube, Waze (Google) ou Skype (Microsoft) dans le marché du digital. On peut voir ce « pattern » dans n’importe quel autre marché comme comme Uber qui achète Jump Bikes pour lancer son propre service Uber Bike derrière.

Avec Juul Labs qui atteint une « critical mass », il ne restait qu’à s’accorder sur le prix d’acquisition de ces premiers (?) 35% de la part d’Altria. Altria va apporter 12.8 milliards de dollars de cash pour augmenter la capitalisation de Juul Labs qui avoisinerait les 38 milliards de valorisation post deal contre 16 aujourd’hui. Un bon en avant qui va permettre à Juul Labs de conquérir davantage de marchés avec une vitesse accrue.

Ca n’est pas la première participation financière de Big Tobacco dans le monde de la vape, il y en déjà une pelletée telles que Dragonite (Hon Lik), Blu (Imperial Brands), Nerudia (Imperial Brands) ou Nicocigs (Atria/Philip Morris International) pour n’en citer que quelques exemples. Juul est le dernier en date, c’est aussi le plus marquant.

La Réduction des Risques : la réponse pragmatique aux problèmes des addictions

Si aujourd’hui Big Tobacco est réellement prêt à investir ses gros moyens dans la sortie du tabagisme, peut-on le refuser ? Peut-on s’y opposer ? Doit-on s’y opposer ? Juul a répondu par la négative, dans une action aussi symbolique que pragmatique. J’en parlais déjà dans cet article précédent : Doit-on se soucier être soucieux de qui permet la réduction des risques tabagiques ?

Il ne s’agit pas de faire l’éloge de Big Tobacco mais d’avoir un vrai point de vue le plus pragmatique possible pour le grand public. La New Nicotine Alliance (NNA), groupe international indépendant et influent sur la réduction des risques tabagiques qui compte parmi ses membres Jacques Le Houezec, Mareva Glower ou encore Clive Bates, a une position très réaliste sur le sujet.

Dans un monde parfait, Big Tobacco ferait faillite ou arrêterait de fabriquer des cigarettes immédiatement. Malheureusement, nous ne vivons pas dans un monde idéal mais dans le monde réel et l’entrée de Big Tobacco dans le marché de la vape, surtout dans les pays où son essor est en cours est une étape logique et inévitable dans la pérennisation de leurs revenus futurs. En traduisant directement les propos de la NNA : « l’idée que Big Tobacco ne peut montrer que son engagement dans la réduction des risques en arrêtant de fabriquer des cigarettes est extrêmement naïve et n’a pas de mérite. N’importe quelle compagnie a l’obligation d’agir dans les intérêts de ses actionnaires et investisseurs, donc il est compréhensible que les ventes de cigarettes continuent jusqu’à ce qu’il y ait un appel du marché pour une alternative valide« . C’est le pragmatisme britannique dans toute sa splendeur, c’est aussi ce qui a poussé le gouvernement anglais, un des rares, à soutenir ouvertement la vape comme outil de sortie du tabagisme. La baisse drastique de la prévalence tabagique au Royaume-Uni n’est pas anodine et est le résultat direct de cette « real politic ».

Cette prise de position de la NNA est aussi tout le reflet philosophique de la réduction des risques (RDR), pas seulement tabagique. L’historique de la RDR nous montre que c’est l’art du compromis, l’art du moindre mal. Ca a démarré en France en 1987 avec Michèle Barzach qui libéralise la vente de seringues en pharmacie pour endiguer la propagation du virus du VIH. Ce dernier se transmettait, en partie, par l’échange de seringues entre toxicomanes faute de pouvoir s’en procurer facilement dans le circuit légal. Certes, dans l’idée on « permettait » aux personnes addictes de continuer leur style de vie mais en même temps, on pensait à endiguer un plus grand mal. Pourtant, cette mesure politique retentissante dans l’histoire de la RDR , a été très contestée au départ. Ces contestations se sont vues infondées en une seule année par l’Inserm en 1988. L’avancée de la RDR en France se fera très lentement par rapport à l’Angleterre (!) qui embrasse tout de suite cette nouvelle philosophie.
En 1992, la France ne compte que 3 programmes d’échanges de seringues gratuites et anonymes quand l’Angleterre en comptera des centaines au même moment. C’est tout logiquement qu’on voit apparaître à cette époque l’ASUD (Autosupport des usagers de drogues), la première association d’usagers de drogues non repentis qui milite pour la citoyenneté (réinsertion sociale) et l’accès à la RDR.
1993 marque un tournant décisif, le collectif « limiter la casse » avec Anne Coppel fait accepter la RDR aux politiques en France comme vraie alternative de resocialisation des addicts, surtout opiacés à cette époque là. 1994 : Simone Veil annonce les 10 mesures d’urgence, dont la méthadone, les kits d’injection, les réseaux Villes-Höpital et la multiplication des Programme d’Echange de seringue
2001 : la RDR gagne la guerre contre le SIDA. En 1995, 30% des contaminés étaient des usagers de drogues, en 2001, ils ne sont plus que 4%.
2008 : la RDR est rendue obligatoire dans les CSAPA (Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) qui étaient plutôt rétifs jusque là
2009 : début du débat sur les salles de consommation à moindre risque
2015 : vote de la loi de santé définissant les salles de conso comme exception à la loi de 70

Cela ne vous rappelle rien ? Les collectifs « Je Ne Fume Plus », « Sovape », « Aiduce » sont la forme moderne de ce qu’ASUD ou d’autres ont été et continuent d’être dans leur domaine respectif.

Les concepts de la RDR ont bouleversé le domaine de l’addictologie

Il n’y a pas de société sans drogues :
– la RDR renonce à l’idéal d’éradication des drogues et considère qu’il n’y a pas de solution miraculeuse
– fin de l’abstinence et du sevrage comme le paradigme du système de soin, mais donne une mosaïque de possibilités
– les contextes de consommation sont au moins aussi déterminant que des les produits eux-mêmes. Les usagers de drogues (tabac y compris) ne sont pas des victimes, les drogues ne sont pas les fléaux sociaux

Le non-jugement moral :
– Non jugement moral des pratiques d’usage : l’usage de drogue n’est ni bon, ni mauvais (pas de diabolisation, ni d’incitation)
– la RDR s’oppose à toute stigmatisation qui perpétue les stéréotypes et marginalise les usagers en retardant leur accès aux soins
– les politiques des drogues doivent être fondées sur des preuves scientifiques et non sur des convictions morales

Ces principes sont applicables à toutes les addictions. La sortie de l’addiction de l’alcool a la dent dure et dans l’inconscient collectif, on pense encore que la seule voie de sortie est abstinence totale. D’où la faible proportion de personnes souffrant de problèmes de dépendance à l’alcool dans les centres de soin. En effet, selon la ESEMeD (European Study of the Epidemiology of Mental Disorders), en Europe en 2013, seulement 8% des personnes ayant un diagnostic d’abus ou de dépendance à l’alcool sont en soin contre 23% des personnes souffrant d’un trouble anxieux et 37% pour les troubles de l’humeur. Fondamentalement, l’offre de soin basée sur l’abstinence seule est trop restrictive pour permettre la prise en charge de la grande majorité des alcooliques. Aujourd’hui, l’idée d’une RDR de l’alcool passant par une diminution de sa consommation (dans un premier temps ou comme objectif final, c’est déterminé par la personne même de toutes manières et non par une attente acceptable de la société) fait son chemin dans les centres de soin afin de ne pas détourner ces personnes dépendantes à l’alcool auquel cas on aura tout perdu.

La RDR, de manière générale a pour centre la personne addicte. Dans le cas du tabac, c’est le fumeur. Malheureusement, il est fréquent de voir des acteurs du marché de la RDR tabagiques tenir un discours qui va l’encontre des principes mêmes de cette philosophie. Ces principes ont été éprouvés au cours des années dans d’autres addictions. J’entends souvent parler de « poison » et de « remède », on prend maladroitement l’exemple de l’alcoolique se rendant chez le caviste (alors que dans l’optique de la RDR, il peut très bien le faire). Le protectionnisme ambiant sur le marché français freine l’adoption plus massive de la vape et par définition, le protectionnisme va à l’encontre des bénéfices du consommateur que ça soit en termes de prix ou de service. Nous sommes à 2 millions de vapoteurs en France pour 14 millions de fumeurs. Le protectionnisme attendra, je prends l’aide d’où qu’elle vienne.

Par ailleurs, j’ajouterai que j’accueille à bras ouverts l’afflux de capitaux d’Altria chez Juul Labs. Je préfère largement voir ces fonds être utilisés dans le marché de la RDR plutôt que dans la R&D pour rendre les cigarettes plus addictives. Juul Labs fait référence dans le marché de la vape, ça crée des envies, des jalousies et des peurs. Son modèle économique est à saluer et il est indéniable que des millions de personnes sont déjà sorties du tabagisme directement ou indirectement grâce à Juul. Juul Labs conserve le contrôle de sa société et il est fort à parier qu’ils vont faire bon usage de cette entrée de cash. Le leitmotiv de Juul ? Faire sortir du tabagisme 1 fumeur à la fois pour éradiquer le tabac fumé dans le monde. Jusque là, c’est plutôt bien parti, espérons voir une accélération de cette tendance notamment par l’entrée de la Juul en France. Mes principes de libre accès à la vape ont toujours été tournés vers le consommateur final : le fumeur.

Zed Le buraliste

Zed Le Buraliste est le gérant de la boutique Vape du Palais situé au 5 boulevard du Palais. Il vous accueille du lundi au vendredi de 7h30 à 20h et les week-ends et jours fériés de 10h à 20h, 364 jours an (fermeture le jour de Noël).

Vous pouvez également suivre Zed sur sa page Facebook, sa chaîne YouTube, sur Instagram et Twitter

 

One Response

Leave a Reply