Review du documentaire « Paris, Ni Hao »

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Il s’agit d’un documentaire indépendant réalisé par Sharon Deng, étudiante chinoise qui finit ses études aux Etats-Unis. Sur la photo, vous avez une partie du casting et la réalisatrice au centre.

J’ai eu le privilège d’assister au visionnage privé de ce film dimanche 6 janvier au restaurant Tao, restaurant spécialisé dans la Fusion Food asiatique situé 6 Rue Saint-Denis, 75001 Paris.

Le site officiel du film : https://parisnihao.com/
Si vous voulez visionner le film, demandez un accès par mail via le site officiel.

« Paris, Ni Hao », des tranches de vie authentiques

Le reportage nous plonge au cœur de 9 vies de Français d’origine chinoise ou de Chinois vivant à Paris depuis déjà plusieurs décennies pour la plupart.

La plus grande force de ce documentaire est certainement la découverte et la mise à nu brute de ces différents profils. Le tour de force réalisé par Sharon a été de pouvoir nous délivrer ces témoignages en ne sentant quasiment pas sa présence. On se confond avec sa caméra et on est transporté telle une petite abeille dans leurs univers à travers lesquels on entre directement dans leur intimité, sans filtre, sans voix off (hautement appréciable !) pour nous guider. Ces 9 profils sont :
– Oliver, élu de la mairie du 19e, membre de l’AJCF (Association des Jeunes Chinois de France)
– Rui, président de l’AJCF au moment du reportage
– Suzanne, membre de l’AJCF
– Cindy, bijoutière et sa fille Noémie
– Xue, gérant d’un restaurant où il exerce la fonction de cuisinier
– Xia, grossiste à Aubervilliers (premier centre d’importation de l’Europe)
– Hui, scientifique travaillant au Centre de la Recherche Nationale Scientifique
– Li, arrivé clandestinement en 2005, qui est devenu avec le temps un gros fumeur

Ces différentes personnes nous font l’honneur de nous raconter leurs histoires, leurs expériences en France. Parce que c’est authentique, parce qu’on établit un rapport direct avec ces personnes, ça en devient incroyablement touchant et je pense, pas seulement pour quelqu’un comme moi qui est originaire de Chine, mais pour tout le monde. Le storytelling est un des moyens de communication les plus puissant, il permet de transmettre un condensé d’émotions et d’expérience comme aucune autre méthode ne sait le faire parce que ça nous ramène à notre nature humaine la plus profonde : notre envie de sociabilité, de découverte et de partage grâce à cette compréhension, cette identification qu’on peut avoir en nous plongeant dans l’histoire personnelle de chacun.

Ces 9 profils nous apportent déjà un bel échantillon de ce que peut être la vie en France pour des immigrés chinois ou des Français dont les parents sont Chinois. La distinction entre ces deux groupes est sensible de part leur nature, leur parcours et leurs opportunités.

La première génération est venue en France en espérant s’offrir un meilleur avenir, mais surtout garantir une vie plus aisée à leurs enfants. La première des priorités est devoir être sûr d’avoir à manger à chaque repas. Par la force des choses, beaucoup n’ont pu maîtriser la langue française, s’intégrer comme ils le souhaitaient parce qu’il faut survivre au jour le jour avec la peur des autorités locales, la pression de devoir rembourser les passeurs pour ceux venus illégalement et trouver un travail stable sans aucune maîtrise de la langue locale. Cette détresse là, c’est peut-être Li qui l’illustre le mieux. La cigarette est devenue le symbole de ce malaise en devenant de plus en plus centrale dans sa vie.

Xue et Xia sont en France depuis davantage de temps et ont pu établir une situation professionnelle stable leur permettant de vraiment vivre leur vie sereinement à Paris en tant qu’immigrés Chinois. Pas de conflit interne, ils se sont établis au sein de notre société avec leurs valeurs en y trouvant, ou plutôt en créant leur place.

Hui nous offre une perspective différente, c’est un chercheur travaillant dans un environnement totalement français qui a aussi été appelé à exercer aux Etats-Unis. Son accueil au sein des deux pays a été assez différente. Bien que vivant en France et ayant fondé sa famille en France, il se sent encore comme quelqu’un d’extérieur alors qu’il est parfaitement intégré à la société française.

La deuxième génération est incarnée par Rui, Olivier (les deux profils principaux), Noémie et Suzanne. Tous, à leur niveau, affirment leur identité et leur amour pour la France et pour Paris.

Les interactions entre Noémie (une enfant d’environ 10 ans au moment du tournage) et sa mère Cindy est sans doute représentatif pour toutes les personnes issues d’une double culture. Enfant, on essaie de s’intégrer au groupe, aux copains de l’école, de ne pas être celui qui est trop différent parce que, ne vous y trompez pas, la cour de récréation est une jungle. C’est là où les enfants vont apprendre à vivre ensemble, en société, ça passe forcément par des moments difficiles pour certains et ça peut être exacerbé parce que les filtres et les règles sociales ne sont pas encore en place. Dans la discussion à laquelle on assiste, Cindy parle en mandarin tandis que Noémie répond systématiquement en Français telle une affirmation identitaire.

Ca se prolonge par la suite et dans le temps. Rui, Olivier et Suzanne représentent un bond dans le futur, ce sont les Noémie adultes en quelque sorte. Chacun essaie de surpasser les difficultés rencontrés dans la vie de tous les jours, un des moyens trouvés a été de se regrouper dans l’association AJCF pour montrer leur spécificité et aussi défendre des revendications sociales propres à leur situation comme une demande de sécurité grandissante dans les quartiers chinois (Belleville, Aubervilliers) pour les riverains.

Quand la talent et le travail intelligent se rencontrent

Je suis sorti de ce visionnage en voulant en voir plus : plus de profils, davantage de témoignages en général. Par moment, on commence par gratter la surface de certaines problématiques sans en connaître la finalité. Par exemple, lorsque Suzanne évoque la préférence de ses parents pour qu’elle trouve un partenaire d’origine chinoise, il me manque son point de vue sur la question.

La réalisation est de grande qualité, on ne s’ennuie pas. Les plans, les différents traveling proposés pour illustrer des propos alors qu’il s’agit principalement d’interviews dénote une maîtrise de l’exercice pour tenir en haleine le spectateur. Sharon a réalisé le tournage uniquement sur un peu plus de 2 mois lorsqu’elle est venue passer son été en France pendant ses études à Princeton (elle étudie désormais à Harvard). C’est déjà une prouesse d’avoir pu recueillir autant de témoignages de personnes si différentes surtout quand on connaît la culture chinoise qui se veut un peu plus pudique dans son intimité.

Son approche anthropologique du storytelling est impeccable, Sharon devient invisible pour nous proposer des moments vérité au centre même de la vie des personnes. Ici le talent de cette jeune femme, encore étudiante, est au service de sa passion. Au cœur de tout ça réside une incroyable force de travail alliée à une intelligence de travail. Je n’ai pas vu les prises de vidéo originales, je ne connaissais pas non plus Sharon avant ce visionnage privé, pourtant, je ne peux m’empêcher de ressentir une évolution en tant que réalisatrice de sa part durant l’édition du reportage. Les choix des scènes, les coupures, l’ordre des témoignages pour rendre fluide l’ensemble du documentaire ont du demander des changements d’approche durant le montage. A aucun moment, je ne me suis senti guidé ou pris par la main, j’ai pu laisser ces histoires venir à moi de manière naturelle. Sharon nous laisse nous faire notre propre opinion sans vouloir la diriger ou l’orienter, c’est devenu bien trop rare dans ce genre de documentaire où nous sommes pris pour des idiots et où il faut tout nous dire de peur qu’on ne comprenne pas ou qu’on ne comprenne pas la direction que veut y dégager à coup de voix off.

Au départ, je n’ai pas tout à fait compris le choix du titre, « Paris, Ni Hao » qui veut dire, « Paris, Bonjour » en français. Ce n’est que lors de mon second visionnage chez moi où j’ai pu saisir tout le sens de ce titre. La partie chinoise du titre reflète tout le malaise ressenti de la part des intervenants vivant à Paris depuis plusieurs dizaines d’années dont certains ont grandi ou sont nés en France. Dans le même temps, on a conservé les caractères grecques, le titre n’est pas écrit en Chinois (巴黎,你好) pour montrer cette ambivalence. Ces différentes personnes sont chez elle à Paris, c’est leur ville autant que n’importe quel autre Parisien, ils se sentent chez eux et en même temps, mis à l’écart.

Sharon a tourné ce reportage à l’âge de 19 – 20 ans, la maturité et la maîtrise de son sujet sont à couper le souffle. Je vais désormais suivre ses travaux avec attention.

Zed Le buraliste

Zed Le Buraliste est le gérant de la boutique Vape du Palais situé au 5 boulevard du Palais. Il vous accueille du lundi au vendredi de 7h30 à 20h et les week-ends et jours fériés de 10h à 20h, 364 jours an (fermeture le jour de Noël).

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